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Rapport de tour du monde. Juillet 1997 - juin 1998

samedi 6 mars 2010, par bc

Rapport de voyage autour du monde juillet 1997 - juin 1998Bernard COUAPEL(Izyrider)25 juin 1998, Version 1.0

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Projet

Ce projet de tour du monde est né il y a quelques années et constitue un rêve de nombreux voyageurs. Après l’Europe, l’Afrique du Nord, le Moyen Orient et la Chine, je désirais visiter les trois Amériques dans un voyage qui me mènerait de Santiago du Chili à Vancouver au Canada pendant six mois. D’autre part, une émission de télévision avait suscité en moi le désir de ramener une motocyclette Royal Enfield d’Inde par la route (10.000 Km).N’ayant pas retrouvé d’emploi à mon retour de Chine où j’ai fait un post-doctorat en informatique dans une université pékinoise, j’ai donc projeté de réaliser ce rêve et d’utiliser le temps libre que me donnait cette situation sociale. Après avoir préparé ma reconversion professionnelle par une licence de sciences du langage mention FLE (enseignement du français aux étrangers), j’ai donc pris cette « année sabbatique » de juillet 1997 à juin 1998. Un aller simple Paris - Santiago du Chili en charter, et je n’avais plus qu’à rentrer à Rennes en voyageant le plus possible par voie terrestre ou maritime. L’itinéraire était simple : Santiago - Vancouver -Hong Kong - Rennes avec un retour prévu au mois de juin 1998. Mon sac à dos bouclé, et une petite angoisse comme au début de chacun de mes défis personnels, me voilà dans l’avion qui décolle de Roissy, puis après quelques heures, voici les Andes qui s’étalent sous mes ailes métalliques.

Objectifs, intérêts

Un tel périple ne s’aborde pas comme un voyage touristique, et plus que les cartes postales qu’il promet, c’est surtout l’expérience humaine qui en est l’objectif principal. Les choix quotidiens, lorsque la réalité les permet sont guidés par les intérêts personnels. Mon éducation et ma formation m’ont naturellement poussé à tenter d’enrichir mes connaissances dans le domaine des langues et médecines naturelles, en plus de ce que l’on appelle « cultures » qui peut se définir par les contacts précédents avec d’autres civilisations. Mais outre la vision du monde qui accompagne chaque culture, il y a bien sûr celle de l’au-delà, avec ses religions dont le pèlerin en quête spirituelle cherche à comprendre les mécanismes et à trouver les ponts qui les unissent. L’amateur de musique et lecteur occasionnel ouvre son cœur aux émotions de nouvelles harmonies et aux richesses des connaissances à découvrir, tandis que l’enseignant chercheur au chômage se promet de préparer sa reconversion tout en restant « dans le coup » par des visites aux alliances française et laboratoires d’informatique sur sa route.

Chronologie

Amérique du sud

J’atterris à Santiago avec mon sac à dos chargé de mes cinq guides du routard et le minimum de vêtements pour les différents climats possibles sur ma route. Après quelques jours dans cette ville, où je cherche à communiquer dans mon espagnol balbutiant, c’est le bus pour Valparaiso, étape obligée du Breton, petit fils du marin de marine marchande qui y avait sans doute fait escale. Puis voici de désert d’Atacama, réputé comme le plus aride du monde, où je découvre San Pedro avec sa vallée de la luna au paysage... lunaire, et les geysers volcaniques dans les Andes. Mais le pèlerinage de La Tirana m’attend à quelques centaines de kilomètres de là, et faute d’autobus le dimanche, me voici à faire de l’auto-stop sur la Panaméricaine qui s’étire, presque rectiligne, jusqu’au Mexique... Un travailleur du bâtiment me prend jusqu’à son chantier et me laisse seul en plein milieu de rien, après que le lui aie promis de soutenir le Chili au mondial. Heureusement j’ai prévu de l’eau et j’attends patiemment le prochain lift en levant le pouce à chaque automobile qui passe tous les quarts d’heure. Un routier argentin me prend jusqu’à ma destination. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit, et il se tourne sur sa CB qui le relie à ses amies argentines à quelques milliers de kilomètres. Le pèlerinage de La Tirana est fascinant par le mélange de Catholicisme et de pratique précolombienne. Les fanfares dans les églises choquent un peu au début, mais après tout, la foi peut aussi être gaie. La vierge dont la statue dominait Santiago, est omniprésente et chaque pèlerinage est une occasion de lui rendre hommage. Les indiens d’Amérique (qui me corrigent en insistant sur le terme ’indigenos’) en costumes traditionnels me tirent des larmes des yeux par leur ferveur et la beauté de leurs traditions qu’ils expriment si bien par leurs danses. Après une nuit blanche à observer leurs transes et quelques discussion avec des autochtones qui me racontent les souffrances de l’autoritarisme encore récent dans ce pays, je m’arrache vers Iquique, puis Arica, enjeu des guerres fratricides entre le Chili, la Bolivie et le Pérou. Autobus vers la Bolivie, passage de la frontière à quatre mille cinq cents mètres d’altitude et une petite gène due au manque d’oxygène, mais le douanier a accepté de mettre le premier tampon sur mon passeport breton... la Vie est belle. La Paz, trois mille mètres d’altitude en moyenne avec un dénivelé de mille mètres. Difficile de visiter cette ville à pied. Puis la route montagneuse vers Coroico où les bus roulent à gauche pour que les conducteurs soient du côté du précipice afin de pouvoir évaluer les risques lors des croisements de véhicules, occasion de manoeuvres parfois téméraires auxquelles les passagers participent avec leurs tripes... Ici, contrairement au Chili où la population est largement métissée avec des Européens venus en vagues successives principalement d’Allemagne dans des courants opposés de l’histoire, les indigènes ont gardé leur type humain, sans doute du fait d’une grégarité accrue par le relief montagneux. Quelques heures de bus, et voici la splendeur du lac Titicaca, bordé par la ville de Copacabana où se déroule prochainement un autre pèlerinage, dédié aussi à la Vierge, mais ici source de baptêmes de camions et automobiles dans des embouteillages et une pollution incroyables, accompagnés de musique locale et de beuveries nocturnes. Près du lac, c’est l’occasion de visiter des sites archéologiques exceptionnels et de ramener en souvenir des statuettes emblèmes du Kon Tiki. Une nuit sur la Isla del Sol après une traversée en bateau, et c’est le départ vers le Pérou pour le Machu Pichu. Au mois d’août, c’est la période touristique, et les indigènes font payer aux envahisseurs blancs les souffrances subies lors de l’anéantissement de l’empire des Incas qui n’étaient par ailleurs pas plus tendres pendant leurs domination sur leurs prédécesseurs dans la région. L’émerveillement du Machu Pichu dans la montagne andine, puis le retour comme une sardine, debout des heures dans le train. Dans les églises, les statues du Christ sont ensanglantées et pleines de souffrance, comme pour représenter celles de ce peuple, après que la prophétie de l’arrivée des hommes blancs se soit réalisée. Cusco, ancienne capitale de Incas dominée par le Christ blanc dont la statue ressemble étrangement à celles de Rio de Janeiro et Lisbonne, puis retour par le train vers le lac Titicaca et minibus vers Arequipa. Vingt quatre heures dans l’angoisse de cette petite route de montagne balayée par une tempête de neige que l’on attribue au Nino, où à chaque croisement avec un autre véhicule, les passagers constatent la fragilité de la vie en calculant avec le chauffeur la distance qui sépare le précipice des roues enneigées du minibus. L’atmosphère est dramatique, à un moment même, nous nous concertons pour attendre le matin avant de continuer, mais courageusement le chauffeur décide d’avancer. Bien nous en a pris, car à la radio, quelques jours plus tard, j’apprenais que certains étaient toujours bloqués dans la montagne par la neige. Au petit jour, les quatre volcans d’Arequipa se dessinent au loin et nous descendons vers un climat plus tempéré. Quelques jours dans cette ville coloniale de grande beauté, et c’est l’autobus vers Ica près des figures de Nazca, Lima capitale polluée au climat étouffant, puis Trujillo ses pyramides et le site archéologique de Chan Chan, une ville construite en terre. Une nuit de bus pour la frontière équatorienne, et voici Cuenca dont le style ressemble étrangement à Arequipa. Ici les gens semblent plus accueillants et les paysages ont parfois des allures suisses, étonnant ! Une pause à Banos pour prendre un bain dans une piscine en plein air alimentée par de l’eau chaude naturelle, puis Quito , la capitale et ses zone déconseillées aux étrangers... Quelques photos de la Mitad del Mundo, l’endroit où passe l’Equateur, puis c’est le marché d’Otavalo et l’atmosphère d’une communauté relativement préservée. Je commence à être bien entré dans l’ambiance de ce voyage, en tenant compte, sans trop y croire des conseils de sécurité de interlocuteurs rencontrés sur mon chemin. Mon sac s’alourdit de disques et livres achetés en route. Déjà quatre pays assez différents les uns des autres visités en deux mois. C’est plutôt rapide, mais cela donne l’avantage de mesurer la continuité dans la différence et bizarrement, le nationalisme souvent exacerbé pour les descendants du même peuple et parlant la même langue. Demain, départ pour la Colombie, je mets ma casquette kaki achetée à Copacabana pour protéger ma peau du soleil brûlant de l’altitude. A la frontière, le tampon apposé sur mon passeport breton est accompagné de la mention ’souvenir’, est-ce un présage ?Premier arrêt : Pasto, je demande à mon logeur ce qu’il y a de bien à visiter dans la ville, ’culo y culo’ me répond-il en riant. C’est vrai, l’ambiance n’est pas très touristique, et je suis un des rares étrangers dans les transports en commun. Un bus de nuit pour Cali, arrivée à cinq heures du matin, je demande innocemment la direction d’un hôtel bon marché à quelqu’un qui se fait tout de suite contrôler par des policiers en civil. Ici les conseils de sécurité se font très pressants... C’est vrai que pendant le voyage déjà, une pierre a brisé la vitre juste devant moi dans le car, c’était moins une... L’atmosphère à Cali est lourde, très lourde. Le gars de l’alliance française me parle de ses primes de risque et me déconseille fortement de porter du kaki ici, ’tu risques de te faire prendre pour un adversaire des deux côtés’. Le soir, bus de nuit pour économiser une autre nuit d’hôtel, direction Bogota. Peu après le départ, le bus s’arrête : pare brise éclaté. On continue quand même. A un arrêt, des passagers montent, et la nuit s’avance. Je somnole après avoir ôté mes chaussures, le blouson fermement tenu dans la main. J’ai choisi de tout regrouper, argent, passeport et carte de crédit dans celui-ci et de concentrer mon attention dessus. Soudain, derrière moi, des hommes cagoulés surgissent, sans doute les passagers de tout à l’heure... ’la plata, la plata, dame la plata !!!’, hurlent-ils en brandissant des revolvers, tout le monde est terrorisé. Moi, toujours plus malin, j’essaie de cacher le blouson sous le siège, pendant que les autres vident leurs poches. Le meneur vient vers moi, aperçoit mon blouson et l’enfile... Hey !!, je crie ... Il dit quelque chose à son ’collègue’ du genre ’occupe toi du gringo’, et me voici tabassé pendant quelques minutes. Je comprends que le but est aussi d’impressionner les autres passagers, et j’esquive mollement les coups. La fureur passée et comprenant que je ne suis pas américain, ils me laissent tranquille. Je me retrouve alors en chaussettes, debout avec les quatre pistoleros, à essayer d’attirer l’attention de mon ’copain’ pour qu’il me rende au moins mes papiers et ma carte de crédit. Sacré oral d’espagnol... que j’espère faire valider dans mon bloc de langue à l’université de Haute Bretagne... Par terre, je retrouve mes deux mille francs français, il n’a gardé que les pesos et les dollars américains. Je suis un peu vexé et partagé entre lui ordonner ’tu ramasses-ça tout de suite !!!’ ou bien les mettre dans ma poche. Je choisis la deuxième solution. Au bout de dix minutes, le bus roulant toujours sous la menace, j’arrive à attirer son attention... ’por favor’ lui dis-je avec tout ce que je peux dans le regard pour déclencher sa compassion. ’Que ??!!’ demande-t-il comme pour dire ’tu ne vois pas que je travaille ?!!’, il comprend mon désarroi et vide les poches de mon blouson, ne gardant que l’appareil photo. Ouf ! Ils descendent, je récupère mes papiers, et mes passeports bretons et français ... le voyage est sauvé. Au prochain contrôle de police, le bus s’arrête et chacun déclare ce qui lui a été dérobé. J’apprends que les revolvers étaient ceux de la police... curieux pays. Un regard appuyé en direction du ciel étoilé, puis redémarrage vers Bogota. Une des passagères est effondrée, on lui a volé tout l’argent qu’elle apportait pour l’opération chirurgicale de sa mère... Bogota, je décide d’aller directement à Carthagène, au nord, pour rejoindre Panama par la mer, puisque la voie terrestre est plus qu’incertaine... même l’armée ne va pas dans cette zone. J’arrive donc à Carthagène après deux jours et demi de bus, traumatisé, crevé et sale. ’Hôtel le moins cher’, je demande, pour essayer de faire des économies. J’en trouve un, mais après un accueil assez sympathique, où l’on me fait fumer des cigarettes qui font rire bêtement, je découvre que l’on m’a taxé le sac de couchage et le Walkman. Dans le bus qui m’amène à la marina où je compte chercher un voilier vers Panama, je pète une tongue. Me voici pieds-nus... raz le bol !!!

Amérique centrale

Je prends donc l’avion comme tout le monde et j’atterris à Panama. Quelques jours pour voir passer les bateaux sur la canal et c’est le Costa Rica, dernier autobus de nuit puisqu’en Amérique centrale, ils ne roulent pas la nuit, sécurité oblige... Managua, capitale du Nicaragua n’a pas été reconstruite après l’ouragan, le tremblement de terre et le raz de marée qui l’ont dévastée, seuls la nouvelle cathédrale en béton et bien sûr le palais présidentiel sont sur pieds. Curieuse ambiance là aussi, due à l’insécurité, mais bizarrement une grande joie de vivre chez beaucoup. Le Christ de la cathédrale, sur sa croix tend les bras vers les fidèles... les derniers seront les premiers. Après les rencontres avec des bénévoles européens qui aident les enfants des rues, je pars pour le Salvador en transitant par le Honduras. Là aussi, beaucoup d’humanité chez les gens, sans doute parce que la guerre civile apprend à la population le regard positif d’être en vie pendant que les nantis des pays riches se lamentent de ne pas assez d’avoir. Les pyramides du soleil et de la lune sont toujours aussi présentes sur les sites archéologiques, mais la civilisation est maintenant maya. Au Guatemala, les traces de l’histoire précolombienne sont beaucoup plus présentes, puisque les Incas, eux avaient détruit leurs villes lors de l’invasion espagnole. Après le lac Atitlan et son paysage volcanique, c’est la fête à Panarachel et ses défilés aux masques singeants les envahisseurs, puis la surprise de Livingston et son accueil ’bienvenue en Afrique’, puisque les habitants de cette ville isolée descendent d’esclaves noirs. D’où êtes vous demandent-ils aux touristes ? Après la réponse, le jugement tombe dans leurs yeux. Moi, je ne suis pas sûr qu’ils n’aient retenu que la Révolution, dans L’histoire de France... Une balade sur le Rio Dulce en barge, et c’est la monté vers Florès et le splendide site de Tikal au nord-est du pays. Je découvre ces pyramides au petit matin, dans l’angoisse d’un tour de reins qui s’est produit dans le bus à l’occasion d’un faux mouvement. Qu’importe, il faut sourire sur la photo... je me suis ensuite soigné avec quelques verres de bière et une sortie dansante en boite de nuit. Un autre bus vers le Mexique en traversant le Belize, et voici la forteresse de Tulum qui domine le bleu de la mer des Caraïbes. Je regarde intensément vers le nord-est, comme pour envoyer une pensée vers ma patrie... Le livre que je viens de lire me revient à la mémoire. Les Maya descendraient des Atlantes... Quelle unité dans l’histoire du monde ! Quant aux Aztèques, ils étaient plutôt destructeurs et ne vinrent qu’après, ajoutant leurs symboles sur les édifices maya, et pratiquant leur culte de la mort par tant de sacrifices humains. Ainsi, L’histoire ne serait pas un progrès permanent mais un cycle... une introduction à la roue du temps hindoue et bouddhiste ?Mais pour le moment, j’ai bien envie de m’accorder quelques jours de ’vacances’ après ces trois mois de voyage intensif. Justement la Playa del Carmen est à deux pas et je vais pouvoir me plonger avec délices dans la chaude mer des Caraïbes après avoir tendu mon hamac sous un abris près de la plage. Je déguste ce repos mérité malgré des réflexions allemandes sur mes ronflements nocturnes qui concluent mes sorties. J’attends le second souffle de mon voyage qui me mènera à Mérida et les sites magnifiques de Chichen Iza et Uxmal dont les pyramides auraient un lien avec celles d’Egypte et du nord ouest de la Chine. L’itinéraire se dessine au fur et à mesure que j’avance. J’élimine Acapulco qui vient d’essuyer un ouragan et je visite Vera Cruz, Mexico et les environs. On ne peut monter au Popocatepelt, je me contente donc d’un magnifique lever de soleil sur ses fumerolles. Le site de Teotihuacan est impressionnant... Le stop marche assez bien ici et le train est vraiment moins cher. Je finirai donc ma virée mexicaine par ces deux moyens de transport en passant par Guadalajara, puis le Copper Canyon dont la traversée sur la voie de Pancho Villa emprunte les territoires des Tarahumaras, un des rares peuples indigènes à avoir conservé leur tradition. Quelques jours à Creel pour aborder leur histoire et ressentir la force presque surnaturelle de leur culture malgré les missionnaires occidentaux qui voyaient dans leur croix, qui symbolisait l’homme sur terre, l’église du diable... ’Nous avions la terre et vous aviez la Bible. Vous nous avez dit : fermons les yeux et prions. Lorsque nous avons rouvert les yeux, nous avions la Bible, vous aviez la terre’, ironisent-ils. Un petit voyage en stop, et me voici à Cuauhtemoc, à discuter avec les Mennonites qui ont voyagé, depuis Luther, du nord de l’Europe, vers la Russie, puis le Canada, avant de cultiver leurs pommes au Mexique, tout cela pour ne pas faire la guerre, et en conservant leurs traditions et leur dialecte bas-allemand du XVIIIe siècle, quel exemple !... Une discussion à bâtons rompus en allemand-espagnol autour d’un simple repas offert par un couple d’anciens, et me voici déjà ou encore converti à la non-violence. Mais déjà se dessine la première vraie frontière de mon périple, El Paso avec le passage du monde hispanique à la culture anglophone.

Amérique du Nord

Même si la transition n’est pas aussi évidente, le coût de la vie ne trompe pas, je suis bien aux Etats Unis, le seul pays avec la Chine qui ait refusé le petit tampon souvenir sur mon passeport breton. Un forfait d’un mois sur les fameux bus Grey Hound et un petit tour au distributeur de billets, et voilà mon budget d’un mois sorti de mon compte en banque. Je n’ai plus qu’à économiser mes nuits en guesthouse par des voyages nocturnes. La nourriture et les sorties se limitent aux libres services. C’est crevant et cher ! Je visite tout de même Salt Lake City et ses Mormons qui m’offrent leur livre en français, puis c’est Las Vegas sans un rond, Flagstaff avec son observatoire astronomique et le spectacle impressionnant du Grand Canyon, Hollywood à quatre dans une chambre, San Francisco et la rigueur disciplinaire sous la politesse apparente, les universités aux rapports anonymes dont le summum est au campus Microsoft de Seattle. Heureusement que j’ai fait une petite visite à la tombe de Jimmy Hendrix, cela m’a donné un petit souffle de vie... Bref, les Etats Unis de Big Brother, du fric et du fossé entre les pauvres et les riches. Mais c’est peut être fauché que l’on a les meilleurs moments de rencontre dans ce pays, lorsque les vétérans viennent boire leur bière avec le voyageur de passage sur un banc public. Amérique des rêves passés, du melting-pot raté, des hommes-machines ou des machines humanisées, mais derrière cela malgré tout et toujours, la même Humanité. Bientôt la fin de la première étape, Vancouver, et c’est avec la fameuse chanson dans la tête que je monte dans mon dernier Grey Hound. Décembre, bientôt Noël, la pluie incessante, et ce cargo que je n’arrive pas à trouver pour Hong Kong. Les règlements interdisent maintenant les passagers. Travailler ? Mais je ne sais rien faire ... pas même la cuisine. Dans la chambre que je partage avec deux japonais et un israélien, je cherche une solution... avec le pub américain en face du guest house à deux dollars canadiens la pinte. D’un coup de tête, je prends mon sac et vais à l’aéroport. Les billets stand-by, cela ne marche pas pour Hong Kong et me voilà qui sort ma carte de crédit pour un billet de quatre mille balles. De toute façon cela ne pouvait pas durer, déjà presque trois semaines que j’analysais l’endroit avec les mêmes personnes chaque soir, les mêmes discussions, les mêmes rôles, près du China Town et de Hastings Street, l’avenue des junkies. Noël à Vancouver, c’était bien, il faut passer le nouvel an à Hong Kong...

Asie

Rempli des réflexions sur l’arbitraire du temps après cette journée non vécue du fait du passage de la ligne de changement de date, j’atterris donc à Hong Kong dans la fièvre des préparatifs du nouvel an. Les chinois ici semblent plus ouverts qu’à Pékin du fait de l’influence anglaise, mais aussi de la culture cantonnaise qui est plus souple que celle du nord de la Chine. La transition se fait en douceur puisque depuis San Francisco je fréquente les quartiers Chinois. Quel énergie ! En plein crash boursier, la vie ici ne s’essouffle pas, et le passage dans la nouvelle année se fait dans une liesse publique... savamment contrôlée par une police en pleine réforme. Hong Kong n’aurait pas changé en apparence même si les lames de fond de la nouvelle administration se dessinent lentement. Une frontière, et c’est le deuxième système de la Chine nouvelle, dont la région de Shen Zhen et Canton représentent la transition. Le nouvel an chinois approche, ce qui pose des problèmes de transport intérieur en Chine populaire et les amis rencontrés lors de mon voyage précédent que je retrouve là bas me conseillent de retourner à Hong Kong pour l’étape vers Katmandou en avion. Un billet vers le Népal avec escale d’une journée à Dacca au Bangladesh, petit avant-goût de l’Inde qui m’attend bientôt, puis c’est l’émotion de l’adolescent des années 70 qui remonte à la vue de l’Himalaya et des villages népalais à travers le hublot de l’avion qui descend vers Katmandou. En cette fin janvier, la température est assez basse du fait de l’altitude, et les chambres hôtel sont de vrais frigidaires. Heureusement, l’atmosphère chaleureuse des touristes plus ou moins zonards qui vivent ici améliore cette situation. Quelques jours dans un monastère, changement radical de décors et, quelle chance, je rencontre une nonne bouddhiste qui me promet de me réserver une chambre à Dharamsala pour suivre un enseignement du Dalaï Lama à la mi-mars. Exactement ce que je recherchais ! Voilà mon voyage organisé jusqu’à fin mars. Il ne faut pas perdre trop de temps en chemin, et après une semaine de méditation - détachement - cure de pollen face à la splendeur de l’Himalaya, je suis l’itinéraire du Bouddha : d’abord Lumbini à la frontière indienne, endroit où il est né, puis Bodh Gaya où dans le temple du fameux arbre, je reçois une illumination en me cognant le front au passage d’une porte un peu basse. Ensuite, c’est Sarnat et Bénarès, paradis des vaches et mélange d’Hindouisme, de Bouddhisme et d’Islam. Les trajets en train, s’il sont souvent inconfortables, sont très conviviaux et donnent le temps, à l’allure où ils roulent, d’échanger avec la population. Les rapports sont parfois énervants car on est constamment entouré de personnes qui en veulent à nos précieux dollars. Mais voici Agra et son Taj Mahal dont la réputation n’est pas surfaite. Les versets du Coran gravés sur ses murs donnent la mesure de la grandeur et puissance de l’Islam.Quelques jours avant mon rendez-vous de Dharamsala, j’arrive à New Delhi, dans une colère mémorable qui m’a opposé à un contrôleur - arnaqueur dans le train. Un des responsable de la gare, après plus d’une heure d’insistance de ma part se résout à me rendre de sa poche les quelques francs que m’avait taxé le corrompu, et je vais d’un pas alerte vers le marché aux fameuses motocyclette Royal Enfiel dans le centre de la ville. Après l’épisode des pistoléros et l’avion de Vancouver, mon budget est sérieusement entamé. D’autre part les nouvelles de Bretagne font état d’un sérieux découvert financier que mon père doit provisoirement renflouer. Mais ma décision était prise bien avant mon départ : je rentrerai en Enfield Bullet à Rennes. Je me résous cependant à acheter la moto d’occasion. Les Indiens me voient venir et sentent bien que j’ai perdu l’habitude d’évaluer une motocyclette. Ils me proposent des machines à des prix excessifs pour ma bourse. Pris par le temps, je m’en remets donc au destin et verse une caution à un mécano qui m’affirme remettre à neuf une machine de 1961... Je prends donc le bus pour Rishikesh où je me baigne dans un Gange plus propre qu’à Bénarès et j’arrive à Dharamsala après une nuit d’autobus. Vite, la chambre ! L’enseignement commence dans deux heures ! Ouf ! J’y suis. Et maintenant, commence l’agonie de mon postérieur pendant près de deux semaines sur le sol cimenté du temple de Little Lhassa. Cette position fait vraiment partie de l’enseignement car elle met l’esprit dans l’état de souffrance qu’il convient de dépasser. Mais je me dis qu’avec les dix mille kilomètres qui m’attendent sur la moto, je vais laisser mes fesses en route...Autant que l’enseignement du Lam Rim qui est donné, l’ambiance et le contact avec les Bouddhistes, reste un apport déterminant pour le disciple. J’écoute la traduction sur mon Walkman avec les oreilles de toutes les religions que j’ai rencontrées, tout en mesurant l’absurdité des conflits dans ce domaine. Les prières communes aux religions sont beaucoup plus longues que celles qui les séparent. Il me revient à la mémoire ces personnes rencontrées en chemin qui pensent que les religions de Jérusalem, l’Hindouisme et le Bouddhisme sont les pôles d’un même triangle... L’approche bouddhiste raisonnant sur la nature humaine apporte des explications souvent plus claire dans les comportements à suivre que les dogmes imposées par d’autres religions. L’état suprême de l’homme sur terre n’est-il pas l’illumination, qu’on l’appelle ’Rimpoché’ ici, ou ’Soufi’ dans l’Islam ? Voilà qui va meubler mes pensées pendant mon retour sur Ganesh, ma moto que j’ai baptisée du nom du fils de Shiva à la tête d’éléphant, puisqu’elle vient d’Inde. J’espère que ce nom me portera chance ... OM, Inch’ Allah...Une autre nuit d’autobus, je l’espère la dernière, et j’arrive à New Delhi, content de retrouver mon dortoir dans la guest house où le soir les discussions entre routards du monde entier sont pour le moins enjouées. Il faut d’abord que je m’allège. Préparation des paquets de livres et CDs, et me voici à la poste centrale pour envoyer tout cela en Bretagne... et racheter mon Karma. En effet, la dernière fois, j’étais parti en colère car on m’avait fait payer huit kilos pour un paquet de sept kilos et cent grammes... ’c’est l’ordinateur’, m’avait-on dit. Cette fois-ci, j’arrive donc doux comme un agneau, conquis par la non violence et l’amour de tous le Hommes. Je tends mon paquet pour le peser avant de l’envelopper dans un tissus comme cela se fait aux Indes... sept kilos neuf cents. OK, cela ne fera pas plus de huit kilos enveloppé ? demandes-je dans un sourire à la femme derrière le comptoir. OK me répond-elle avec le même sourire. M’a-t-elle reconnu ? C’est vrai que depuis quelque temps, je laisse pousser ma barbe afin de mieux passer dans les pays musulmans qu’il me reste à traverser. Je vais donc faire envelopper mon paquet dehors et je reviens pour peser et payer. Huit kilos et trois grammes affiche la balance. Huit kilos ? je demande.. ’yes’ me répond-elle. Je paye ce qu’elle demande, puis un doute me prend... je demande le tarif... la s... me fait payer neuf kilos pour trois grammes de plus ! C’en est trop, j’explose ! Rendez-moi le colis ! Elle refuse... D’un bond je passe derrière le comptoir. Maintenant, il sont quatre hommes à me virer et le fameux colis devient l’enjeu d’une mêlée dont je sors perdant. Le chef de service arrive et calme les esprits. Je récupère le précieux colis, l’allège des trois grammes et je l’envoie. Bref, ce n’est pas si facile de mettre les chose en pratique... mais c’est vrai, ils m’énervent les Indiens à toujours essayer de m’arnaquer ... pourtant je les aime et il faut reconnaître qui ne m’ont pas frappé, sans doute aussi parce que je n’ai pas commencé. J’ai envie de pleurer devant le bureau de poste... un indien qui avait assisté à la scène me dit en passant ’vous aviez raison !’. Merci, cela me rassérène. Allons maintenant chercher Ganesh...

Ganesh

Je retrouve mon mécano et la moto presque prête. Elle ne paye pas de mine, noire et sans chrome, mais je l’aime déjà. Et puis, cela sera sans doute plus facile pour le voyage... en effet, je n’ai pas le carnet de passage nécessaire pour la traversée du Pakistan et de l’Iran et crains qu’un véhicule trop voyant m’attire des soucis. On m’assure qu’elle est bien à mon nom, en me montrant un vague tampon sur le livret d’immatriculation. Je sais que c’est faux mais j’ai la facture qui me permettra de l’immatriculer comme véhicule de collection en France. Au petit matin, me voilà donc parti pour Amritsar en guidonnant un peu et pas rassuré du tout car d’ici à Rennes, il y a des risques de problèmes administratifs et mécaniques... sans parler d’accident. Cinquante kilomètres déjà, je fais sonner ma trompe, imitation d’un Klaxon de vieille voiture que j’ai fait mettre pour la ’touche finale’, je regarde le moteur... ça dégouline de l’huile partout !!! C’est le joint de culasse ! Que faire ? C’est un jour de congé et le mécano est fermé. Tant pis je réparerai sur la route, car je dois entrer au Pakistan dans quatre jours à cause de mon visa. J’essaie de faire colmater la fuite dans les ateliers de mécanique rencontrés sur la route... ils se marrent les indiens... moi pas. Conduire à gauche avec des commandes aux pieds inversées par rapport à mes anciennes motos et des problèmes mécaniques... j’ai pas le moral mais je me dis ’je ne réfléchis pas, tant que ça roule, j’avance’. Trois cents kilomètres, le premier plein. Un contrôle d’huile... vide, plus une goutte ! Il faut faire quelque chose. Je remplis le réservoir et trouve un petit atelier à l’entrée de la prochaine ville. C’est un Sikh qui me change le joint et m’invite chez lui pour la nuit. Une soirée à m’expliquer sa religion puis il me présente mon lit en me demandant si cela ne me dérange pas qu’il dorme avec moi. Et je passe la nuit sous la veillée de mon mécano qui reste en lotus à faire son yoga. A quatre heures, c’est le début de radiodiffusion des prières du Temple d’Or à Amritsar. Quelle nuit ! Mais quel souvenir ! Au petit matin je repars confiant en faisant sonner ma trompe, mais quelques kilomètres plus tard, je me rends compte que cela fuit toujours... Puis c’est un autobus qui double en face de moi, me force à aller sur le bas côté et je tombe de ma bécane. Salaud ! Mais il ne m’entend pas, il doit être entrain de rigoler puisqu’ici sur la route, c’est la loi du plus fort. Je n’ai rien, je continue. Amritsar, vite le garage le plus près du Temple d’Or ! Je trouve un gars qui me redémonte le moteur et me dit : ’ce sont les segments’. OK, je reprends la moto demain. Visite du temple sikh et prière dans ce lieu qui reconnaît toutes les religions monothéistes. Je dors dans le dortoir réservé aux étrangers et rencontre un couple de français prêts à rentrer en France avec leur Enfield... neuve. Les deux motos sont l’une à côté de l’autre et je me dis qu’elles n’ont pas les mêmes chances d’atteindre leur but, surtout avec la flaque d’huile qui accompagne déjà Ganesh. Le lendemain matin, passage de la frontière, le douanier me demande mon carnet de passage... Après une discussion passionnée, je me résous à mettre la moto dans un train jusqu’à la frontière iranienne. Il doit me trouver sympathique car son bakchich est raisonnable. Je dois attendre mon visa iranien, j’en profite pour visiter Peshawar près de la frontière afghane. Puis c’est le train vers Quetta. Trois jours pour visiter la ville en attendant une autre train qui me mène vers l’Iran à travers le désert. Ganesh est deux wagons devant moi et je vais régulièrement lui dire bonjour. L’ambiance est très conviviale, malgré une réserve certaine des Pakistanais envers les étrangers, surtout anglophones...Voici la frontière Iranienne. De toute façon je ne peux plus reculer. Les douaniers me font payer une assurance spéciale et je peux enfin enfourcher ma moto dans la chaleur torride du désert iranien. La Turquie est à deux mille cinq cents kilomètres... en route ! Je roule à soixante à l’heure, l’huile fuit toujours et les gouttelettes me brûlent la peau ‘à travers’ mes tongues, je n’ai pas de lunettes et le vent de sable m’aveugle, mais j’avance. Bam, cette ville ancienne construite en terre est une vrai splendeur. J’y reste trois jours, le temps de réparer la moto chez un mécano qui a eu la même. Enfin la fuite a presque disparu... Me voici près de Kerman et la pluie commence à tomber... je cherche un hôtel dans la ville, un freinage, roue avant bloquée et vlan, gamelle... J’ai froid, très mal au genou, au coude et des blessures au pied droit. Quelle idée aussi de rouler en tongues ! Bref je me réchauffe et me repose à l’hôtel. Il faut tenir le coup mon petit Bernard, ça va aller... voilà que je parle tout seul maintenant ! Le lendemain, une journée de route jusqu’à Ispahan. A l’hôtel, je rencontre deux italiens sur leurs Enfield qui me demandent si je connais un bon mécano... ils veulent faire leur vidange après six mille kilomètres sans problèmes. Ray ban et chromes, ce n’est pas le même trip qu’ils font. Mais je m’en fiche, je fais avec ce que la vie me donne, et après tout grâce à ces problèmes je fais des expériences intéressantes... Visite de la ville puis deux jours de route avec en chemin le cache tiges de culbuteurs qui casse... nouvelle mare d’huile et réparation de fortune. Mais voici Tabriz peu avant la frontière turque, cette ville que je rêvait d’atteindre en étudiant les cartes de mon itinéraire... Ici, le turc est couramment parlé et l’atmosphère change du reste du pays. C’est vrai que les femmes en noir et la censure de tout ce qui ne correspond pas à leur interprétation du Coran, c’est parfois lourd. Le cinéma ne propose que des films de guerre mettant en scène les héros de la guerre contre l’Irak. Ici, l’Islam semble plus libéral, même si les prêches pathétiques que je ne comprends pas mais dont le ton me bouleverse ne témoigne pas d’une grande joie de vivre. C’est l’Azerbaïdjan au paysages verdoyants et la culture héritière de l’empire ottoman.Après une demi journée de route, voici la frontière turque près du mont Ararat, où Noé aurait atterri pendant le déluge. Une photo et un passage en douceur, le douanier m’offre même une photo de sa moto de cross... Le premier village après la frontière, où je m’arrête pour passer la nuit, est animé par des bars de nuit et restaurants où des demoiselles tiennent compagnie au hommes qui viennent de l’autre côté de la frontière ... changement d’ambiance... et j’observe le jeu de la séduction en me reconnaissant dans certaines finesses de ces lourdauds. Une autre journée de route dans la montagne enneigée en évitant, pas toujours, les nids de poules qui parsèment la route. Les camions me font peur, j’ai froid et Ganesh perd toujours de l’huile, mais j’atteins Erzurum. Ici, malgré la victoire de leur équipe de foot au championnat turc, ce n’est pas très gai. Les maisons ont un petit air allemand et je me remémore mes séjours là bas en pansant mes blessures au pied. Il faut atteindre Istanbul qui se trouve à quinze cents kilomètres, deux ou trois étapes ? On verra... Les turcs ont refusé de m’assurer et mon père n’a pas pu trouver en Bretagne une compagnie qui offre des contrat aux véhicules étrangers... Comment faire ? Je repars donc vers l’Europe avec une petite appréhension. En fin de journée, je cherche un hôtel sur la route. Il m’énerve ce Turc à me baratiner dans sa langue en me montrant la chambre, j’ai l’impression qu’il veut m’arnaquer... Je ne reste pas et continue encore quelques dizaines de kilomètres. Je trouve enfin une chambre et contrôle le niveau d’huile... Catastrophe ! Plus une goutte. Le lendemain je remplis le réservoir et reprends la route, cent kilomètres après, la moto cale à un feu rouge, plus de compression... j’ai compris. Un camion passe, et accepte contre une somme modique de m’amener avec Ganesh à Ankara. Dans un quartier très pauvre de la ville, mais à l’atmosphère très humaine, je rencontre un mécano qui me change les segments et je repars. Autoroute vers Istanbul. A cent soixante kilomètres de l’Europe voilà que ça recommence, cela n’a pas suffi, car le cylindre et le piston sont touchés. Je sors en catastrophe de l’autoroute et m’arrête chez le premier mécano de Hendek. J’ai envie de lui donner cette moto, il est sympa et ressemble à Raimu. Sa fille m’offre du thé, elle a un joli sourire. Finalement, il me propose de refaire le moteur pour huit cents Francs, j’accepte après avoir téléphoné à mon père pour qu’il fasse une recherche de sponsors par voie de presse. C’est vrai que je suis à bout de mon budget et que j’aimerais bien qu’on m’aide, cela faciliterait mon retour qui risque d’être endetté.Les problèmes ici et à Rennes me submergent, j’ai peur que ça craque. C’est décidé, je rentre, après un essai de la moto refaite dont le moteur serre tous les kilomètres. Cinq jours pour visiter Istanbul dans le flot des touristes, puis c’est l’avion, une nuit dans la gare Montparnasse et les larmes des retrouvailles. Cinq mille kilomètres en Enfield qui m’est revenue à cinq mille francs, cela fait un franc du kilomètre, et ce n’est déjà pas si mal. Mais pourquoi est-ce que je n’arrive pas à raser ma barbe ?

Ganesh, le retour

Après mon retour à Rennes et les problèmes sur place réglés, je fais mes comptes, il me reste une petite chance de revenir avec Ganesh. Le mécano d’Hendek m’a promis de garder ma moto que pourrai revenir chercher quand je voudrai. C’est vrai qu’elle est sur mon passeport et que je n’ai pas le droit de la vendre en Turquie. Un billet d’avion pour Istanbul, et me voilà reparti avec la trouille de ce qui m’attend... je suis sûr que l’avion va se crasher... Sur place, le moral remonte. Après tout, je n’ai plus rien a perdre, et cette chance je la tiens. Le propriétaire de l’hôtel, puis le lendemain le mécanicien m’embrassent lorsque j’arrive, cela fait vraiment plaisir. Je ne m’attarde pas et je commence mon retour. Très vite je comprends que la moto ne marche pas bien, elle serre tous les cinq kilomètres ; mais elle avance ... à quarante à l’heure. Tant pis, j’irai jusqu’au bout. Je passe le Bosphore en prenant une dernière photo de Ganesh... mais non, elle redémarre à chaque fois, après quelques minutes pour faire tomber la température ! J’avance... Le soir je crois que c’est la fin, à cent kilomètres de la frontière grecque, quel dommage ! Les gars du restaurant de la station service où je me suis arrêté m’offrent l’hospitalité en me faisant un lit de fortune avec des chaises. Je vais nettoyer la crasse qui couvre mon visage. Je me regarde dans le miroir... pas étonnant qu’ils aient eu pitié de moi avec mon regard... je n’ai même plus envie de pleurer... Le lendemain matin, coup de kick, c’est dingue elle redémarre !!! Après une vingtaine de serrage, je finis par prendre l’habitude. Tous mes sens accompagnent la moto et je sais au bruit quand il faut débrayer pour ménager le moteur. Voici la frontière grecque, je suis dans la communauté européenne, Ganesh est presque sauvée. Une rencontre avec un routier marseillais qui m’offre son amitié, trois paquets de cigarettes, son briquet et un litre d’huile moteur, et voici Thessalonique le soir. Sur la route j’ai vu des paysages magnifiques et les touristes qui friment à moto. Décidément on n’est pas dans la même bulle. Une nuit par terre dans la station service près de la moto, une araignée me pique à la lèvre, beurk. Au lever du jour, direction, Igoumenitsa. ’Si tu y arrives, tu es sauvé’ m’avait dit le routier. C’est vrai, je pourrais demander à ses deux collègues qui rentrent à vide... Passage devant la boite de nuit où j’allais lors de mon dernier voyage en Grèce... comme j’ai envie de m’arrêter !.. Une moto me double avec petit signe de la main puis une autre qui reste à la hauteur de mes quarante à l’heure, je regarde, c’est une Enfield. On s’arrête, il s’agit d’un couple de Danois, chacun sur sa moto qui vient de New Delhi avec dans leurs sacoches de pièces de rechange. On démonte la pompe à huile et il me donne une vis qui avait été cassée à Ankara. Photo, échange d’adresses... salut et bonne chance ! Voici les météores et la montagne grecque qui s’annonce. La montée est pathétique, serrage tous les cinq cents mètres dans l’odeur de l’huile brûlée et les bruits de souffrance mécanique... ’Tant que ça roule, j’avance’, me dis-je en regardant en contrebas l’endroit du dernier serrage puis en haut le virage du prochain. Arrêt à la première ville après la montagne. J’entre chez un mécano en lui demandant si je peux utiliser ses outils pour réparer la pompe à huile... Une fois le carter ouvert, je me rends compte de mon incompétence. Il m’aide. C’est aussi un joueur de bouzouki et j’admire la finesse avec laquelle il remonte le carter... cela change de certains bouchers rencontrés sur la route. Un simple ’ciao’ vibrant de tout ce qu’un être humain peut donner par la parole, et je repars. Je pense au regard de mon mécano d’Hendek lorsqu’on s’est dit au revoir, c’était le même message... Encore un peu de montagne... la réparation n’a rien changé, je serre tous les kilomètres, et en plus je ne peux presque plus débrayer... Les départs sont presque impossibles, surtout en côte. Vivement les routiers, que cela finisse ! J’entends un bruit familier lors d’un arrêt... voici les Danois qui passent la pause refroidissement en ma compagnie, une poussette pour m’aider à repartir... on se croirait au tour de France. Je n’ai pas osé croiser leur regard, j’aurais eu honte... mais voici la descente que j’engage en roue libre, en silence, les Danois me doublent dans le bruit feutré de leur mécanique. Comme ils sont beaux ! Tant pis, je tente malgré tout de rentrer sur ma moto ! Le relief est maintenant moins difficile, et voilà enfin la récompense de l’Adriatique et le bateau pour Venise à cinq heures du matin que j’attends allongé sur un banc. Musique, piscine, soleil, repos par terre et c’est l’arrivée dans Venise, comme c’est beau ! Une discussion avec un motard allemand en BMW, son embrayage patine... Nous échangeons nos angoisses, puis c’est l’autoroute pour Aoste. A quarante à l’heure je roule sur la bande d’arrêt d’urgence. Les policiers m’arrêtent deux fois mais lorsqu’ils voient l’état de ma moto et que je leurs dis que j’arrive d’Inde, c’est magique... ’fais attention’ me disent-ils, et je repars. La nuit, je dors dans une Fiat Uno prêtée par le propriétaire du routier d’Aoste où je mange, et le lendemain c’est le tunnel du Mont Blanc. J’ai manqué serrer sous la montagne, mais maintenant c’est la France avec mon dernier tampon sur mon passeport breton. Ca les a fait marrer, les gendarmes, surtout qu’ils ont compris à mon air que j’étais drôlement content d’être ici. Les Alpes sous la pluie et sans équipement... tant pis, comme ça la moto souffre moins. Arrêt à une station service de l’autoroute du sud, une Ferrari s’arrête à côté de ma moto, mais c’est bien ma bécane qui a du succès ! Sortie vers Montargis, je cherche une chambre, rien. Je mange dans une crêperie, et je repars, je mets mes gants et je redémarre... PAF !!! Voici ma chambre à air arrière qui éclate... c’était moins une... Je passe donc la nuit près de ma moto dans ma couverture de survie et au matin je fais réparer la roue par le mécano du coin. C’est fou le nombre de gens qui se sont affairés dans toutes les langues, autour d’elle. Orléans, Le Mans, maintenant je suis presque sûr d’arriver. Ce matin j’ai réussi à régler l’embrayage, je pourrai donc faire le petit tour que je me suis promis en ville. Il est 20 heures, je viens d’arriver, comme c’est bon d’être chez soi, merci la chance, merci la Vie.

Bilan financier

Le budget pour ce voyage de dix mois était de 50.000 Francs. Il a été respecté, malgré les « pistoléros » de Colombie ( 4500 Francs), le trajet en avion Vancouver - Hong Kong (4000 Francs) et le coût de la vie aux Etats Unis. La motocyclette m’a coûté 4000 Francs a l’achat, environ 1000 Francs de réparations et environs 2000 Francs pour les taxes et l’assurance, soit un total de 7000 Francs. Il faut ajouter l’aller - retour en avion Istanbul - Rennes - Istanbul (2000 Francs) que j’ai fait pour préparer mon « atterrissage » à Rennes.Le total des dépenses pendant cette année s’élève donc à environ 60.000 Francs, ce qui pour une telle expérience est relativement peu. Cela a supposé une attention constante sur mes dépenses et un confort souvent très spartiate.Ayant résilié mon inscription à l’ANPE pendant cette période, je ne recevais plus d’allocation chômage et j’ai tenté de financer ce voyage en louant ma maison durant cette année. Cela n’a cependant pas suffi et il me reste 20.000 Francs à rembourser à ma famille.

Conclusion

Après relecture, je me rends compte qu’une bonne partie de ce rapport fait état des galères qui ont parsemé cette expérience, peut-être parce que c’est souvent ce qu’il reste de croustillant à raconter au lieu d’essayer de décrire béatement les joies et beautés d ‘un tel périple. C’est peut être aussi les difficultés qui donnent la valeur aux actes. De toutes façons, la vie me semble de plus en plus comme une auberge espagnole dans laquelle on trouve ce que l’on apporte, et un tel voyage serait décrit et vécu différemment par une autre personne. Tout vécu apporte des choses qui ne sont pas toujours explicable, c’est pourquoi il est difficile de transmettre un message autre que « faites vous mêmes l’expérience » à ceux qui veulent savoir. La seule valeur d’exemple de cette année est peut-être, dans ce monde dominé par l’argent et les règlements, de prouver qu’il est possible de dépasser au moins un temps ces contraintes en réalisant un tour du monde pour cinquante mille francs pendant près d’une année, et que si une motocyclette de trente sept ans est capable de faire dix mille kilomètres sur une route difficile, un homme n’est pas non plus « fini » à cet âge comme la société tend à vouloir le prouver aux exclus. Lorsque la Vie ferme une porte, elle ouvre aussi une fenêtre, c’est sans doute ce que je retiens des quarante quatre ans de parcours.<img200000070000163900001280BFE5ADC5.wmf ; ; ;9.135 ; ; ;7.511 ; ; ;|center> <img2000000700000D55000015CFA0456F03.wmf ; ; ;4.63 ; ; ;7.541 ; ; ;|center>

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